Le crucifix mosan de Saive

L'origine de ce crucifix est inconnue, Il était naguère fixé sur une croix de bois exposée aux intempéries, placée sous un hêtre près de la chapelle du Mousset, rue Haie delle Praye (2), plus exactement en face de la chapelle, à côté de l'entrée de l'ancien terrain de basket-ball (3).

Vers 1965, la détérioration de cette chapelle attira l' attention de l'abbé Malherbe, curé de la paroisse de Saive. Il demanda au propriétaire de remplacer le vieux crucifix par un exemplaire moderne (4). L' original fut ramené au presbytère. L' abbé Malherbe, devenu curé-doyen, l' emportera ensuite à Soumagne, le suspendant dans le hall du presbytère. Ignorant la valeur archéologique de l' objet, il va maladroitement le nettoyer, le rayant irrémédiablement.

C' est seulement en 1975 que le crucifix apparaît en note dans une première publication (5). Lors d' une excursion hivernale au début de 1977, l' abbé Malherbe fait part à Jean-Claude Ghislain (1) de son souhait de léguer l' objet et le propose aux Musées royaux d' Art et d' Histoire de Bruxelles.
Il est acquis définitivement en 1977 et va être restauré puis photographié en 1983 (ce sont les clichés de cet article). Il sera exposé temporairement en 1981. Il fait maintenant partie des collections non-exposées des Musées du Cinquantenaire (inv. M-130).

La croix est en cuivre rouge gravé. Elle mesure 36,5x24cm. Le Christ en bronze coulé et ciselé fait 17x15.5cm. Les deux parties portent des traces de dorure ancienne fort usées et elles présentent des marques de nombreux chocs. De multiples altérations sont visibles dont notamment une série de trous de fixation et surtout le percement de petits coeurs stylisés sur les branches.
Le Christ est représenté les yeux ouverts et légèrement affaissé, le corps formant un S inversé. La tête penche vers la droite comme le torse et montre un visage barbu et moustachu. Les bras sont légèrement relevés formant une courbe et les pieds sont posés sur un suppedaneum. L' anatomie est fort peu détaillée.

La croix en tôle épaisse porte sur sa partie supérieure (titulus) la formule courante : IHC.NA-ZA/REN.REX./IVDEOX. Le centre de la croix est occupé par l' auréole du Rédempteur, marquée d' une croix grecque. Sur chaque extrémité, nous trouvons un médaillon contenant les portraits symboliques du soleil et de la lune, malheureusement perforés par de petits coeurs stylisés. Ces motifs sont traditionnels du haut Moyen-Age.
Le revers de la croix est décoré de cinq médaillons. Au centre, l' agneau mystique et sur les branches de la croix, les quatre symboles des évangélistes. L' assemblage de ces deux parties semble remonter à la fin de l' époque romane bien que le Christ soit antérieur à la croix.

L' analyse du corpus du crucifix de Saive (le Christ) montre qu 'il se rattache à un groupe mosan important du XIIe siècle dont le style est transitoire entre celui de Renier de Huy (Fonds baptismaux de St Barthélémy à Liège) et celui du maître des évangélistes supportant l' autel portatif de Stavelot. Par analogie avec d' autres Christs semblables il peut être daté du troisième quart du XIIe siècle.
Pour la croix, certains rapprochements stylistiques sont possibles avec notamment la croix de Fraiture-sur-Amblève (Musée d' Art religieux et d' Art mosan de Liège) et celle de l' église Saint-Lambert à Randerath sur Wurm. Mais par son décor (notamment la fluidité des draperies), elle devrait être légèrement plus récente et dater du début du XIIIe siècle. Il n' était pas rare que des croix plus récentes supportent des christs plus anciens comme ce fût certainement le cas pour celle de Saive.

En définitive, l' origine de ces deux remarquables objets serait vraisemblablement un atelier mosan et peut-être même liégeois.

En conclusion, on peut déplorer qu' un tel patrimoine dorme maintenant dans les réserves d' un musée à Bruxelles mais au moins, celui-ci est enfin à l' abri. Combien d' autres par contre, n' ont pas eu cette chance ?
Les anciens se souviendront que ces crucifix étaient nombreux dans nos campagnes, que ce soit au croisement des chemins ou sur de vieilles façades. Très peu demeurent aujourd'hui. Si d' aventure vous possédiez pareil objet, prenez en soin et faites-le expertiser. D' autres "trésors" comme celui-ci doivent certainement encore exister.

1- Auteur de l' article de référence sur ce crucifix. Le crucifix mosan de Saive – Bulletin Musées royaux d' Art et d' Histoire, t. 55, fascicule 1, Bruxelles 1984
2- Selon l' ancien curé Malherbe.
3- Selon Marie Ernotte.
4- Commentaire de Marie Ernotte :
Contrairement aux dires de l' ancien curé Malherbe, la chapelle du Mousset a toujours été bien entretenue par des particuliers qui veillaient sur elle avec grand soin. De peur de voir disparaître certains ornements, ils refusaient de donner la clef au curé. Lorsqu 'il s' empara de la croix dont il est question plus haut, le curé Malherbe promit de la restituer. Nous savons maintenant ce qu' il en advint. Lorsque la commune devint propriétaire de la chapelle fin des années 1960, les villageois, de dépit, démontèrent le nouveau toit en zinc qu' ils avaient payé et installé eux-mêmes.
Concernant la présence de ce crucifix, juste une hypothèse: La route de la Haie delle Praye était très fréquentée jusque vers 1920, par notamment des attelages tirés par des chevaux. Elle reliait la chaussée romaine à Micheroux et l' Allemagne. La route en forte pente étant très difficile à gravir, il se pourrait que ce soit en souvenir d' un accident que ce Christ ai été placé au pied de celle-ci.
5- J. de Borchgrave d' Altena et J. Philippe, Nouveaux propos sur l' art mosan, Liège 1976.
Sources :
Jean-Claude Ghislain, Le crucifix mosan de Saive – Bulletin Musées royaux d' Art et d' Histoire, t. 55, fascicule 1, Bruxelles 1984
Adrien Valentiny, La seigneurie de Saive, mémoire de Licence ULg, 2006